Na Azalaïs Messages postés : 568 Prends le chemin le plus long... il y a des chances qu\'il soit aussi le meilleur.  |
Posté le 26/12/2009 20:39:00 | | En guise de petit cadeau pour le bout de l'an... en voici un extrait :
Le dévoué seigneur de Castelbouc
Sur la commune de Sainte-Enimie, le château de Castelbouc domine les gorges du Tarn, vertigineusement juché sur la falaise du Causse Méjean où s’accroche, en contrebas, le petit village troglodyte du même nom. Au XIIe siècle, il appartenait à un nommé Etienne de Castelbouc ; ce nom donna sans doute naissance à cette légende facétieuse. Il fut détruit sur ordre des Etats du Gévaudan, en 1592, non pas à cause du fantôme scandaleux qui hantait peut-être ses tours, mais, selon les uns, afin qu’il ne puisse servir de refuge aux protestants pendant les guerres de religion, ou encore, selon d’autres, parce qu’il servait d’abri à des pillards.
Dans l’ancienne province du Gévaudan, au XIIIe siècle, il y avait un seigneur nommé Raymond qui vivait en solitaire dans un château fort perché sur un rocher escarpé, au bord du Tarn. En ce temps-là, tous les hommes du pays, chevaliers, seigneurs, simples soldats et même les paysans et les moines, tous avaient quitté leurs terres pour partir à la Croisade. Enfermé dans son château, préférant « trouver » des chansons courtoises que ceindre l’épée et prendre la croix, Raymond s’était barricadé derrière ses hautes murailles, faisant la sourde oreille à l’appel des compagnons qui l’exhortaient à les accompagner, au nom de Dieu, de l’aventure et de l’honneur. Au fil des semaines, les appels s’espacèrent puis se turent. Raymond, refusant obstinément l’exil, irrité du regard réprobateur qu’il croyait deviner sur chaque visage, avait chassé tous ses serviteurs et toutes ses servantes. Puis, tenaillé par la honte d’avoir manqué à son honneur de chevalier, il ne sortit plus de sa demeure. Il s’accoutuma à la solitude et au silence seulement habité par les cris des faucons et le grondement du Tarn dans ses gorges. Au cœur de l’hiver, les habitants du village guettaient parfois la mince échappée de fumée qui signalait que leur seigneur vivait toujours dans son château abandonné.
Au village, hormis quelques vieillards et les enfants, il ne restait plus un seul homme valide. Les femmes labouraient les champs, coupaient le bois, engrangeaient les récoltes, et trouvaient le temps bien long sans leurs hommes. Une année avait passé sans qu’aucune d’entre elles n’eût reçu de nouvelle, et aucun enfant n’était à naître par tout le pays. Un printemps revint, comme tous les printemps, chargé de senteurs et de couleurs enivrantes, retentissant du chant des oiseaux, et pourtant, aucune femme, aucune jeune fille, ne chantait au bord du Tarn, en tendant les draps sur le pré ou en gardant les chèvres. On eût dit que la gaîté avait quitté le pays, et que le printemps était impuissant à la ramener.
Et pourtant... Ce fut une odeur de miel, portée par les effluves des fleurs roses de pruniers jouant dans le vent, qui ouvrit une brèche dans la retraite sombre de sire Raymond. Le seigneur, sensible au renouveau du printemps comme tous ceux qui apprécient les chansons de troubadours, se sentit un matin irrésistiblement attiré au-dehors par ces effluves sucrés, et par le chant du merle. Dans sa cour, il vit tomber quelques pétales transportés par le vent d’avril. Il ferma les yeux, et pensa qu’il y avait bien longtemps qu’il vivait comme un sauvage entre ses murs de pierre. Il franchit la grand porte, descendit au village, en longeant la falaise. Il ne rencontra d’abord qu’une troupe d’oies mécontentes, puis des enfants jouant avec des billes d’argile. Puis il passa devant un groupe de femmes qui se rendaient à la rivière avec de grandes corbeilles de linge. Elles se turent à son approche, et, comme les enfants, le suivirent sur la place de l’église. Sur le passage du seigneur Raymond, les femmes, jeunes et vieilles, laissaient leurs bûches, leurs paniers, leurs fuseaux ou leurs serpes, et venaient s’attrouper autour de lui, dans un murmure à la fois confus, étonné et joyeux. Surpris, quelque peu charmé aussi, de cet accueil, Sire Raymond les dévisageait l’une après l’autre sans trouver que leur dire. Dans la douceur de l’air, tous ces visages féminins groupés autour de lui, avenants et bienveillants, le grisaient un peu. Il lui sembla qu’il avait dû oublier à quel point la vie était belle, à quel point les femmes étaient jolies, et combien un visage jeune et frais pouvait être émouvant. Soudain, sans qu’on sût qui en avait donné l’impulsion, retentit une acclamation de joie. Raymond éclata d’un rire qui eut pour effet de faire redoubler ces cris. Puis le groupe sembla se disperser, mais ce ne fut que pour mieux se reformer, chacune ayant été quérir dans sa demeure, une miche de pain frais, un gâteau, un pâté, un jambon ou des œufs, du vin aux épices, ou des petits fromages. Ce fut une bien étrange fête à laquelle fut convié le seigneur Raymond, où, hormis les enfants et trois ou quatre vieillards, il était le seul homme. Les femmes, d’abord joyeuses du retour de leur seigneur, ne cachèrent pas leur gravité et leur détresse, et lui contèrent toutes les difficultés de leur vie sans compagnon. Raymond, qui n’avait plus soutenu de conversation humaine depuis plus d’une année, commençait à sentir sa tête bourdonner ; mais plus encore que par ces voix qui s’élevaient presque toutes en même temps, il était comme suffoqué par la tension des regards qui se posaient sur lui, des mains qui le frôlaient en le servant, et des corps féminins qui l’entouraient, s’éloignaient, revenaient, dans un mouvement qui finissait par ressembler à une danse. Raymond, troublé, se leva et déclara qu’il rentrait chez lui, mais qu’il promettait de revenir le lendemain, et que désormais il ne vivrait plus en reclus. Les femmes s’inclinèrent, mais quelques unes, les plus hardies, le suivirent jusqu’à l’entrée du château. La Guiraude, une grande fille aux formes généreuses, retint le seigneur par un pan de sa cape. « Sire, dit-elle, vous êtes notre Seigneur et vous nous devez assistance. Nous sommes sans mari et sans amant depuis si longtemps... » Une nouvelle fois, Raymond éclata de rire. « Je crois savoir de quoi vous souffrez, les belles, et je puis peut-être vous aider. » Trois d’entre elles pénétrèrent avec lui dans l’enceinte du château, et elles n’en ressortirent qu’à l’aube. Alors Raymond s’avisa que sa demeure manquait d’entretien et de gaîté, et dès le lendemain, les femmes firent de joyeuses allées et venues pour offrir leurs services, qui pour laver ou balayer, qui pour s’occuper de la cuisine, qui pour changer les tentures ou les herbes sèches qui jonchaient le sol des chambres, qui pour chauffer l’eau du bain.
Raymond eut à cœur d’être un seigneur juste et généreux, offrant son réconfort à toutes celles qui venaient le solliciter. Les belles et les moins belles, les hardies et les timides, les jeunettes et les aïeules. La nouvelle s’était répandue par le pays, et quelques belles des hameaux alentours, Prades, Blajoux, Montbrun, venaient se joindre aux réjouissances. Seules les plus vieilles, que l’ascension du rocher escarpé ne tentait pas, la fadado (la simplette du village), et la veuve Peyron – laquelle depuis longtemps avait fait son lot de l’abstinence, ne prirent pas leur part aux consolations seigneuriales. La dite veuve, offensée par tant de dévergondage, invectivait les pécheresses, et, en l’absence du vieux curé qui était mort et n’avait pas encore été remplacé, les sermonnait et les admonestait. Devant l’inutilité de ses sermons, elle leur lança un jour : « Tout cela finira mal ! » Et, certes, il n’était pas besoin d’être sorcière pour voir que le pauvre seigneur Raymond, tout à son dévouement envers sa charmante mesnie, ne ménageait ni ses forces ni ses ressources. Or, comme les femmes voyaient le visage pâli de leur cher seigneur se creuser de cernes, elles pensèrent que le mauvais œil de la vieille Peyron était en cause, et non leurs appétits. Elles en redoublèrent de soins.
Tant et si bien qu’un soir, sans crier gare, le pauvre seigneur épuisé expira. Tout le village retentit des pleurs et des gémissements des amantes désolées, et on peut assurer que peu de seigneurs furent autant pleurés que le sire Raymond. Le lendemain de sa mort, la veuve Peyron assura qu’elle et la petite enfadado avaient vu de leurs yeux (et on sait que ce que voit une âme simple est toujours la vérité), un grand bouc velu et cornu, au pelage clair, s’envoler derrière le rocher du château. Et elle répétait à qui voulait l’entendre que c’était l’âme du seigneur Raymond qui s’en allait sous cette forme obscène et maudite. C’est depuis ce jour, dit-on, que l’on appela ce château du nom de Castelbouc. Et certains affirment même que par les nuits sans lune, on y entend, mêlés au grondement du Tarn dans ses gorges, des bêlements et des gémissements de femmes.
Céline Magrini, d'après la légende locale.
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